• Livres et démocratie

    chiroux-lightLes médias sont devenus l’outil social universel. Ils font la perception du monde, et donc détiennent en cela le pouvoir d’imposer une représentation de la réalité en fonction des choix qui président au programme des actualités ou des magazines proposés sur antenne. Or quels sont les éléments déterminants qui conditionnent ces choix ? Ce sont ceux qui influent sur l’audimat.

    Sur le plan politique, nous dénonçons les décisions dictées parfois par des visées électoralistes à court terme et non basées sur des choix responsables privilégiant des conditions d’un développement durable. Nous dénonçons parallèlement cette autre déviance qui a tendance à s’étendre maintenant à l’ensemble du monde des médias, privés et publics, et qui se traduit par une course à la rentabilité de la minute d’antenne concédée à la publicité, proportionnelle au nombre de spectateurs branchés sur un programme quelconque.

    Et que demande les spectateurs ? Sans doute des sujets très diversifiés, mais la loi de l’audimat étouffe les nuances et privilégie la demande de la majorité des consommateurs : une information qui détonne sur le quotidien, de la violence, du sang, de la misère, des scandales, de la truculence, du juteux… Ce sont les jeux du cirque modernes, là où jadis les esclaves s’affrontaient et affrontaient des fauves pour garantir les frissons du peuple assemblé, friand de sanglants divertissements.

    La presse écrite suit majoritairement ce mouvement. Les titres accrocheurs, les photos sensationnelles font la une, pour déclancher le reflex d’achat du passant, ou simplement correspondre à la demande de scandales, d’images chocs qui offrent à une majorité d’abonnés la dose quotidienne d’émotions et d’adrénaline que réclame leur état de dépendance.

    Notre réalité est donc travestie par des images racoleuses, qui envahissent notre quotidien, et transforment notre vision du monde en occultant son fonctionnement réel, qui ne fait pas recette, en négligeant les faits et gestes positifs au sein de la société, ou les dénonciations habituelles de ses dysfonctionnements qui ne sont plus des évènements et ne méritent donc plus une présence déterminante à l’antenne. Les médias sont donc devenus les chambres d’échos des ruptures de la société, et non plus les témoins fidèles de son cours réel.

    Le livre offre cependant une alternative positive à ce marché médiatique mondialisé, même si celui-ci interfère aussi avec la fonction citoyenne du livre. Le marketing et les exigences de rentabilité des diffuseurs internationaux font apparaître sur le marché de plus en plus de produits qui offrent les mêmes caractéristiques racoleuses que certaines émissions évoquées précédemment. Mais au moins, le choix s’exerce au moment où l’on saisit le livre dans un rayon — à moins qu’on ne le clique sur un site de vente par internet —, contrairement à la télévision où le programme est imposé. Bien que l’on commence à évoquer la possibilité d’une distribution d’émissions aux choix du téléspectateur en fonction de ses préférences et de ses disponibilités.

    Les critères de choix des émissions et des livres doivent cependant être maîtrisés par les citoyens, qui doivent détenir les codes du langage audiovisuel et posséder les éléments qui guideront leur main vers le livre qui leur conviennent. Et cette éducation à ce pouvoir de discrimination entre le média et le simple produit doit commencer dès l’école, et continuer ensuite par la contribution de l’éducation permanente. Les associations sont des partenaires , des alliés de la cause des libraires, des bibliothécaires, des journalistes. Tous nous devons contribuer à élaborer une stratégie qui opposera des valeurs citoyennes aux visées mercantiles de certaines maisons de diffusion.

    L’enjeu est de taille, les régimes antidémocratiques l’ont bien compris, eux qui dans les premiers actes posés lorsqu’ils arrivent au pouvoir imposent les livres qui chantent les louanges du passé, du conservatisme, et font disparaître des bibliothèques les ouvrages qui incitent à l’esprit critique, à l’analyse, à la revendication, au changement, à l’évolution de la société. Les autodafés sont remplacés aujourd’hui par le pilon imposé par les critères de rentabilité et par les choix culturels conservateurs des partis extrémistes.

    En conclusion, je réitère mon appel à une collaboration rapprochée entre les bibliothécaires, les libraires, les journalistes, les auteurs et les mouvements citoyens pour assurer la sauvegarde des outils indispensables, fondamentaux pour développer l’esprit critique, permettre la révolte quand elle se justifie, former, informer, concerner le citoyen et alimenter son action en lui apportant les arguments, les référents nécessaires à l’exercice de la fonction qui est la sienne : le contrôle, la vigilance, le suivi attentif du projet de société démocratique qui est le nôtre. Une société d’hommes et de femmes libres, responsables, actifs, critiques, solidaires.

  • DE LA HAINE

    spinoza« Tout ce qui est dans la nature, nous devons le transformer en quelque chose de meilleur » . Spinoza exprime ainsi le sens de l’existence de l’Homme sur Terre. Certes, l’Homme ne produit pas que des outils ou des actes contribuant à l’amélioration de la nature et de l’humanité. Cependant, l’intelligence acquise par l’être humain au fil des millénaires qu’a nécessités son évolution lui a ouvert la capacité d’agir sur son environnement afin d’améliorer les chances de survie de ce dernier et de contribuer, par un processus de complexification toujours plus élaboré, à l’évolution positive de la vie sur la planète. Toute amélioration passe par cette évolution positive, jamais par une régression des acquis dans les domaines de la connaissance, de la pensée, de la technologie, de la science.

    Nombreux sont les obstacles qui se dressent sur le chemin de cette évolution. Les religions constituèrent et demeurent des freins aux avancées de l’Homme. Sans cesse, elles ont contribué à retarder le changement qu’elles jugent néfaste à la société qu’elles souhaitent forger et figer sur des référents immuables.

    La droite, et surtout la droite extrême, ont incarné au sein des sociétés cette tendance à l’immobilisme, chantant les louanges du passé.

    La laïcité lutte contre ces courants d’un même front, afin que la sphère d’influence des religions ne dépasse pas le cadre de la pensée individuelle, n’interfère pas avec la société civile. La lutte contre l’extrême droite constitue donc tout naturellement le deuxième axe de l’action laïque, humaniste, sur le chemin du progrès.

    Mais quelle stratégie adopter, quel objectif se fixer pour remplir notre mission naturelle d’amélioration de notre univers ?

    « Puisqu’un homme parfait est la meilleure chose que nous connaissons…, le mieux pour nous tous et pour chacun est de toujours nous efforcer de conduire les hommes à cette perfection. »

    Le perfectionnement des individus passe par des rapports égalitaires, solidaires, positifs entre eux. Un Homme parfait ne peut exister que dans une société idéale, sans doute inaccessible, mais qui constitue un but incontournable. Sur cette voie, une seule alternative nous est proposée : l’amour ou la haine. Or, « la haine et l’aversion ont en elles autant d’imperfection que l’amour a de perfection ; car l’amour toujours rend meilleur, fortifie et accroît, ce qui est perfection ; tandis que la haine toujours ravage, rend faible et anéantit, ce qui est l’imperfection même. »

    Voilà pourquoi la laïcité a choisi de privilégier l’amour du prochain, la fraternité humaine, la solidarité et l’égalité, plutôt que le rejet de l’autre, de sa différence. Voilà pourquoi nous avons décidé de dénoncer et combattre les atteintes à la liberté de pensée, au progrès de l’humanité. Que la haine, l’exclusion, l’idéologie rampante du conservatisme qui mine notre société « soient à jamais nos esclaves soumis », pour s'inspirer du poême If, qui nous est cher. Tel est l’engagement du citoyen laïque, et de tout le mouvement humaniste — authentique — à quelque niveau que ce soit.

    Les citations sont de Spinoza, extraites du « Court traité », chapitre VI : « De la haine »