La laïcité internationale

 La laïcité s’est développée en Belgique dans un contexte défavorable pour les libre-penseurs. Notre Etat, imprégné de l’influence de l’Eglise, a incité les premiers militants sans confession à mener une âpre lutte en faveur de la séparation du spirituel et du temporel, alors que nos voisins français par exemple n’en ressentaient pas le besoin puisque les fondateurs de leur république avaient inséré cette notion dans les fondements mêmes de leur cadre constitutionnel. Il y a 40 ans, les militants laïques belges prirent la décision de se structurer afin de conjuguer leurs efforts pour conscientiser la population et interpeller les pouvoir publics sur l’injustice ressentie par les non croyants, une injustice qui apparut de manière criante lorsque les victimes de l’incendie de l’ « Innovation » reçurent un hommage religieux de la société civile et des  autorités publiques  sans aucune considération pour les options philosophiques respectives des victimes et de leur famille. Depuis lors, et surtout depuis deux décennies, la mouvance laïque a permis que se développe un respect grandissant – mais pas encore absolu, loin s’en faut - du principe d’égalité  de considération et de droits pour les personnes qui ne se retrouvent pas dans le moule de la religion majoritaire et officielle de l’Etat belge.

Notre histoire a fait en sorte que des avancées déterminantes dans les choix éthiques furent acquises, à tel point qu’aujourd’hui les positions défendues dans des matières relatives à la personne humaine ont trouvé leur traduction dans un système législatif libéré du poids de l’obscurantisme. Les lois régissant  l’avortement, la contraception, l’euthanasie, l’acharnement thérapeutique, le mariage des homosexuels, l’expérimentation sur les cellules souches connurent une évolution sensible, qui fait aujourd’hui de notre pays un Etat qui se situe parmi les plus avancés dans ces domaines sur la scène internationale.

Cependant, la construction de la communauté européenne au-delà des accords économiques nous replace dans le contexte d’une société aux influences multiples, aux côtés de pays plus soumis aux influences religieuses. Les tentatives de mouvements confessionnels trouvent des relais efficaces dans le monde politique, à tel point que certains élus ne se contentent plus de considérer les Eglises comme de simples groupes de pression, mais en font de véritables interlocuteurs lorsqu’il s’agit de légiférer sur des problématiques sociétales et des matières éthiques.

Cette nouvelle donne a ravivé encore la détermination des défenseurs de la raison. Or, les porteurs des idées laïques sont rarement aussi organisés qu’ils ne le sont dans notre pays. Il est dès lors de la responsabilité de nos élus, et certains s’y emploient avec toute leur énergie, de diffuser leurs mises en garde et de défendre les intérêts de la communauté non-confessionnelle auprès de leurs collègues. Si la communauté laïque fut divisée lorsqu’il s’est agi d’accepter ou de refuser d’être considérée sur un pied d’égalité (encore relative) avec les religions, la laïcité organisée et reconnue officiellement chez nous depuis 2002 constitue finalement un modèle  dont pourraient s’inspirer les constructeurs de l’espace européen.

Puisque les mouvements religieux n’acceptent pas de limiter leur champ d’action et d’influence à la sphère privée, il nous revient de contribuer activement à organiser la résistance à l’échelle internationale — européenne et même mondiale — et d’exiger que des décrets visant l’ensemble de la communauté ne soient pas influencés par des positions de groupes particuliers, qui tentent d’imposer à l’ensemble de la population des valeurs propres à leurs adhérents.


Hervé Persain.

in S&F n° 65

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